mardi 06 janvier 2009
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Brest 2008 hisse les voiles du 11 au 17 juillet

L'actu des Fêtes maritimes

mercredi 16 juillet 2008

« C'est violent une ville quand on arrive du large ! »

Jérôme Fouquet
: Jérôme Fouquet

par Isabelle Autissier, écrivain de Marine

« Isa, c'est toi qui est devant ? » crachote la VHF.

« Ben, oui, mon Paulo [ Vatine ], ça t'énerve ? »

« Un peu, mais surtout... tu sais où tu es ? »

« Heu... Plus trop depuis deux heures, le Loran a décroché, mais au train où on va, on doit approcher de Brest. »

Maudite purée de pois ! Encore un coup des eaux froides qui font condenser l'air chaud en un beau manteau de brume. Un must pour les romantiques qui voient le trait de côte s'estomper, s'effilocher et rêvent de croiser elfes et lutins sur la lande, mais une plaie pour des coureurs au large fatigués par une étape de trois jours de la course en solitaire du Figaro. A raison de moins d'une heure de sommeil par nuit, on espère toujours que l'arrivée va se montrer clémente à nos intellects épuisés. C'est perdu, en cette année 1989. Il va falloir serrer les dents jusqu'au port du Moulin Blanc.

Il souffle un bon 25 noeuds, un classique vent de sud-ouest qui prend en écharpe la pointe de Bretagne et nous remontons sous spi à bonne allure, rivés à la barre depuis trop longtemps. L'ère du GPS n'a pas encore sonné et les moyens de localisation ont de furieuses tendance à des accès de faiblesse. Ce n'est pourtant pas le moment.

Je gouverne, les yeux rivés au delà de l'étrave, dans l'angoisse que ne surgisse la falaise abrupte et noire de la pointe Saint Mathieu.

Là ! Ce n'est pas une hallucination due à la fatigue ! De grandes dents sombres se découpent dans le brouillard, à leur pied la mer bouillonne.



Tout va si vite, j'entends déjà le grondement du ressac. Il y a à peine le temps de manoeuvrer. Il faut pousser la barre à fond, virer à 90 ° et envoyer le bateau « au tas », selon l'expression consacrée. Sous la violence du vent, il se couche. A moitié en rampant, je largue l'écoute de spi et me précipite à l'avant pour le rentrer avant qu'il ne se déchire. Ouf ! les rochers ont déjà disparu et le bateau de Paul Vatine aussi. Mon appel radio reste sans réponse. Espérons qu'il n'a pas continué tout droit !

Et maintenant... où suis-je dans ce soir qui tombe ?

Trop au nord, quelque part dans la pagaille de hauts fonds de Béniguet ? Trop au sud dans les cailloux de la Parquette ? Entrée sans le voir dans le goulet ? Non, je n'aurais pas buté sur ces têtes de roches isolées. Comment savoir avec le courant à la force capricieuse, avec le vent qui a pu jouer de quelques degrés d'écart ?

J'appelle au secours mes souvenirs. Il devrait y avoir des falaises, des roches, bien sûr, mais aussi de sympathiques balises dont les petits chapeaux verts ou rouges forment un jeu de piste quand on prend le chenal du Four. Normalement on rebondit entre elles comme d'une rive à l'autre : ping... « la Fourmi »... pong « Lochrist »... ping « le Rouget »......pong « la Grande Vinotière ».... Au-dessus veillerait la rassurante stature de Saint Mathieu du haut de ses 56 mètres, ou la tourelle des Moines.

Si près de la terre je devrais voir les taches blanches des murs des villas qui s'agglutinent parfois pour former un hameau, un village, Plougonvelin peut être...

Dans la nuit qui s'approche, les éclairages publics devraient commencer à dessiner leurs toiles d'araignées et sur les routes sombres le pinceau des voitures dépasserait les collines. Pas moyen normalement de rater le halo de Brest ou de ses avant postes !

Le temps de re endrailler un foc qui me permettra de rester manoeuvrante et je me suis fait ma religion. Sans aucun moyen de localisation, je vais tirer des petits bords au jugé, avec le seul compas, tantôt vers ce que j'estime être la côte, tantôt vers le large, en me laissant doucement couler vers le sud, jusqu'à ce que j'aperçoive une marque, balise ou phare, pour me recaler. Je surveille le sondeur et l'aspect de la mer à l'avant dont la couleur où le bouillonnement trahirait un écueil proche.

C'est toujours pareil quand une tuile survient, on aimerait rembobiner le film, effacer la partie « ratée ». A cette heure-ci, est-ce que je ne devrais pas embouquer la passe d'accès de la rade, attentive à la déflexion du vent par la côte ou à son accélération par effet de goulet ?

A bâbord l'anse Bertheaume qui sent déjà l'escale, quelques barcasses au mouillage, des papis entêtés à la pêche, puis le campus d'Ifremer, qui me rappellera mes début d'ingénieur halieute et une visite au goût de trop peu (tant de mystères dans l'océan, tant de subtilités dans les recherches). Il faudrait quelques empannages sans doute pour parer le banc des Fillettes et attention au courant ! Petit hommage muet aux capitaines de trois-mâts qui savaient lancer leurs équipages aux cargues et aux boulines, juste à temps pour se faufiler entre la roche Mengam et la terre.

Sur tribord, le rivage intact de la presqu'île de Quelern, son odeur de pin et de pierre réchauffées au soleil de juillet . Tout à coup : la rade, Brest écrasée par les éclairages publics, le grondement des voitures, les relents d'huile et de goudron et la poussière qui flotte dans l'air. C'est violent une ville quand on arrive du large ! Bien sûr c'est la promesse des amitiés au coin de bars chaleureux, de sommeils à n'en plus finir, de flots d'eau tiède sur un corps épuisé, mais n'y a-t-il pas quelques instants du « syndrome Moitessier », la tentation de refuser l'artificiel, de tourner casaque pour se réfugier au sein de la nuit, de son froid piquant, vivant, pour voir se lever la lune.

Non. Ce soir j'en rêve de la haute jetée Sud et de ses silhouettes assoupies des canons de la Marine et même des piles de containers et même des grues et même des autoroutes illuminées !

La brume ne se lève pas, deux tentatives pour rallier l'Est s'interrompent précipitamment à ras des cailloux.

Mais là... j'en tiens une ! Une belle balise qui vient de s'allumer d'un bel éclat rouge toutes les cinq secondes. Ah, mais je te connais toi ! Tu es « Pierres Noires ». Je ne sais pas très bien comment je suis passée au travers de tous les petits cailloux que tu traînes dans ton Ouest. La chance de la canaille sans doute ! Allez, un petit détour au 120 pour parer le Ranvel, cap sur la Basse Royale et hop ! Me voilà retrouvée.

Les frayeurs sont instantanément oubliées, la course reprend ses droits. Il faut foncer.

Bouge pas Brest ! J'arrive !





Isabelle AUTISSIER.

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