La résistance héroïque des paysans d'Haïti
Une vache a été placée chez Jeannette. Le veau sera pour elle. : Ouest-France
La perte de sa souveraineté alimentaire, en 1986, a appauvri les paysans. Ils survivent et s'organisent avec l'aide de la solidarité internationale.
La terre, grasse entre les rochers, nourrit encore ses paysans sur les hauteurs de Cap Rouge, près de Jacmel, la grande ville du Sud-Est. Maïs, sorgho, café, patates, haricots, fruitiers ont souffert. Mais ils ont résisté aux cyclones de la fin d'août. « Des arbres se sont déplacés, le terrain a glissé », souligne Jean Lamour Andréance, le paysan-agent vétérinaire. Le verdoyant Haïti d'antan survit ici entre les mornes dénudés.
Un peu plus haut, Jeannette Civil est avec sa vache et son veau. Bonne idée cette vache. Avec le soutien du Collectif Haïti de France et d'AVSF (Agronomes et vétérinaires sans frontières), l'association Veterimed en a mis 200 à disposition. Jeannette garde le veau pour elle et tire 3 litres de lait par jour, avant de transmettre la vache à un autre, le propriétaire recupérant le troisième veau tel un placement.
Let Agogo,la minilaiterie modèle
Face à l'adversité, Haïti est une terre d'inventivité. Jeannette vend son lait 75 gourdes (1,3 €) près de là , à la minilaiterie Let Agogo. Veterimed en a créé une quinzaine, regroupant de 50 à 300 producteurs dont les bouteilles remplacent le lait en poudre étranger dans les cantines locales.
Sa directrice, Rosanie Moise Germain, imagine un « modèle Let Agogo » dans toutes les productions. « Dès qu'on met une laiterie dans une zone, on a du mal à faire face : il y a beaucoup de lait ! Si on exploite les potentialités, avec beaucoup d'efforts, on peut réduire les importations. C'est la même chose pour les fruits, on en perd beaucoup, faute de routes. » Les fruits, c'est le domaine d'Anatraf qui fabrique confitures, jus et liqueurs dans 51 ateliers dispersés dans le pays.
Lait, fruits, café qui a sa filière commerce équitable... « Il y a dans le pays une quantité inimaginable de projets », commente Michel Chancy, le père de Veterimed, aujourd'hui secrétaire d'État à la Production animale. Le problème : « Les élites ne sont pas intéressées. »
Il faudrait que la minorité qui a l'argent investisse, valorise, commercialise. « Chaque fois que la bourgeoisie vient me voir, je l'encourage à faire alliance avec les organisations paysannes, en veillant seulement à ne pas les dominer. Au pays de la révolution anti-esclavagiste, l'investisseur peut être vite déchouqué(déboulonné) ! »
En attendant que les deux sociétés haïtiennes se rapprochent, le petit peuple, dont l'immense majorité gagne moins de 2 dollars par jour, s'est organisé avec le soutien de la diaspora et d'une myriade d'associations de solidarité internationale.
Dans le département de Jacmel, la coordination Croseréunit quelque 30 000 adhérents qui agissent par territoires, filières ou catégories (jeunes, femmes...). Elle est aidée, entre autres, par la Région Bretagne pour organiser les pêcheurs et les marchandes de poisson.
« Un mouvement social fort »
Sur le Plateau central, le Mouvement paysan papaye (MPP) de Chavannes Jean-Baptiste, soutenu par Frères des hommes, mobilise tous azimuts quelque 60 000 paysans. Crose, MPP et deux autres organisations viennent de constituer une plateforme pour « avoir un mouvement social fort », comme ditle leader de Crose, Gérald Mathurin.
La vitalité de la société civile haïtienne s'exerce de plus en plus en conjuguant production agricole et défense de l'environnement. Les adhérents de Crosedu secteur de Jacmel ont réalisé une maquette en trois dimensions, avec l'aide d'un volontaire français, Florian Delerue, pour visualiser et combattre la dégradation des mornes et les inondations qui viennent encore de frapper Jacmel.
Loin d'ici, au nord, dans le secteur de Gros Morne, avec SOS Enfants sans Frontières, les paysans retiennent l'eau des bassins versants en construisant des miniretenues dans les ravines et trouvent des revenus en développant le maraîchage et en surgreffant les fruitiers.
La « République des agronomes » ne manque ni de connaissances, ni d'énergie, ni de sens collectif. Le nouveau gouvernement a aussi fait de l'agriculture sa priorité. « L'ouverture totale des frontières, en 1986, a créé un gros traumatisme. Aujourd'hui, tout le monde s'en mord les doigts. Il faut protéger l'agriculture et je crois qu'on peut, par exemple, reprendre 30 à 40 % du marché du lait », ajoute Michel Chancy au gouvernement.
Mais, l'équipe du Premier ministre, Michèle Pierre-Louis, aura-t-elle le temps et les moyens ? Au terme d'une année calamiteuse, les attentes, donc les risques de déception, sont énormes.