Grozny ravale ses façades et sa haine du régime
Derrière la toute nouvelle mosquée, récemment reconstruite, se cache l'arbitraire de la vie quotidienne dans une Tchétchénie pauvre, régie d'une main de fer par l'homme du Kremlin, Ramzan Kadyrov. Photo : Emmanuel Guillemain d'Échon
La capitale de la Tchétchénie est en pleine reconstruction. Mais la réhabilitation urbaine cache la spéculation et les menées répressives du régime pro-russe.
« Il y a trois ans encore, je ne voulais pas sortir de chez moi. Dehors, il n'y avait que la saleté et la destruction. Aujourd'hui, c'est agréable de se promener dans une ville propre et neuve. Mais dans mon coeur, je ressens un grand vide. »
Chakhman Akboulatov dirige l'antenne locale de Memorial, l'organisation de défense des droits de l'homme la plus importante en Russie. Il est bien placé pour savoir ce que cache le nouveau Grozny, sa mosquée monumentale tout récemment inaugurée, ses nouvelles avenues plantées, ses immeubles neufs.
« On n'a aucun droit »
Derrière l'impressionnant effort de reconstruction d'une ville dévastée par des années de bombardements de l'armée russe, se cache l'arbitraire de la vie quotidienne dans une Tchétchénie pauvre et régie d'une main de fer par l'homme du Kremlin, Ramzan Kadyrov. Ses portraits fleurissent un peu partout dans la ville, aux côtés de ceux de son père Akhmad, qui avait pris le parti de Moscou, lors de la seconde guerre, en 1999, avant d'être assassiné en 2004.
« On n'a aucun droit. Il faut prouver en permanence qu'on est un être humain », soupire Letcha Katouïev. Son immeuble, un bâtiment à deux étages en briques et béton bâti au début du siècle, risque d'être démoli car, selon des experts envoyés par la mairie, il a été gravement endommagé par un récent séisme. La bâtisse, massive, ne présente pourtant aucun signe de fissures.
Curieusement, c'est la seule des alentours à avoir été visitée par les experts. Pour ses habitants, qui s'attendent à être prochainement expulsés, son seul tort est de se trouver en plein centre-ville et la mairie cherche simplement à mettre la main sur un emplacement juteux.
Ailleurs dans la ville, les services municipaux retirent leur droit de propriété aux habitants qui ne remettent pas en état leurs maisons détruites par la guerre. « Tout le monde n'a pas les moyens ou la force de le faire », proteste Letcha Katouev. En plus du problème du logement, le chômage touche plus de 60 % de la population, un record, en Russie. Mais Ramzan Kadyrov a l'ambition de faire de Grozny la plus belle ville du Caucase du Nord. Les maisons détruites font donc tache dans le paysage. La plupart des camps de réfugiés ont été également liquidés. Parfois évacués en pleine nuit, en hiver et sous la pluie, beaucoup de ces réfugiés n'ont pas été relogés.
Le « prix à payer »
La violence de la guerre n'est pas loin non plus : les enlèvements et les assassinats de personnes soupçonnées d'être liées aux combattants séparatistes se poursuivent. Dans son appartement neuf, Maïmsat Bissaev est « fatiguée de parler ». Un an a passé depuis l'enlèvement de son fils par les kadyrovtsy, les très redoutées milices de Kadyrov, à présent intégrées dans les structures du ministère de l'Intérieur.
Depuis, sa famille enquête sans relâche, mais sans résultat. « Nous savons qui l'a enlevé, mais nous n'avons toujours pas obtenu qu'on interroge ceux qui sont impliqués. Personne ne veut s'en mêler », soupire Maïmsat. « Le vice-Premier ministre nous a dit que le Président ne laissait plus ce genre de choses se passer, que les coupables seraient punis. Mais, depuis, plus rien. »
Son autre fils a dû quitter la maison car un parent les a prévenus qu'on pourrait venir le chercher. Un prix qu'on continue à payer pour vivre dans le « nouveau » Grozny.
Emmanuel GUILLEMAIN D'ÉCHON.