Dans Ubu roi, ces acteurs sans expérience assurent
En haut, Yannick, 17 ans, bien décidé à venger son père. Ci-dessus, à gauche : Vanessa et ses copines, qui jouent la reine Rosemonde, au pied des gradins de la grande salle du Théâtre national de Bretagne. À droite : le metteur en scène Marco Martinelli n'a que quelques heures pour faire le lien entre ses comédiens et les enfants, recrutés sur place. Photo : Philippe Renault
Ils n'ont jamais fait de théâtre. Pourtant, ce soir, des jeunes Rennais seront sur scène. Et pas n'importe laquelle : celle de la grande salle du Théâtre national de Bretagne. Jusqu'à samedi, elle accueille une version italo-sénégalaise d'Ubu roi d'Alfred Jarry. « Tous les enfants ont, en eux, le dieu du théâtre », assure le metteur en scène.
Rien ne semble prêt, une malle de costumes manque à l'appel. Mais, pas de panique. Ce lundi soir, à seulement deux jours de la première d'Ubu roi, le metteur en scène italien, Marco Martinelli, gère l'apparent capharnaüm qui règne dans la grande salle Vilar du Théâtre national de Bretagne de Rennes.
Sans décors ni costumes, l'ultime répétition avec les enfants doit impérativement avoir lieu. D'ailleurs, Yannick entre en scène, le visage fermé, concentré. Il brandit un pistolet : « Taisez-vous, bâtards ! Je défendrai ma mère jusqu'à la mort ! » Il fait feu, fauchant les serviteurs du père Ubu, interprétés par de grands ados sénégalais. Yannick, 17 ans, n'a jamais fait de théâtre. Il assure, pourtant, en Bougrelas, fils du roi de Pologne, à la fois protecteur de sa famille et désireux de venger son père, assassiné par Ubu. Mais les impressionnants gradins de 1 000 places, qui plongent littéralement sur la scène, sont encore vides.
Ce mercredi, soir de première, ils seront complets. « J'aurai forcément un petit stress », sourit Yannick, pas plus impressionné que ça. « Bravo, tu es un vrai prince de Pologne ! », l'encourage un Marco Martinelli exalté, généreux. Il a aussi recruté Émilien, Angelo et Ezzine pour jouer le tsar de Russie. Cannelle, 10 ans, et ses copines Betty, Vanessa, Alice et Moumey incarnent, en choeur, la reine Rosemonde.
Tous sont Rennais et ont été recrutés dans les quartiers périphériques, sans casting. Juste une vague audition, sur la base d'improvisations. Priorité à la spontanéité. « Tous les enfants ont, en eux, le dieu du théâtre », assure le metteur en scène qui, depuis dix ans, promène son adaptation d'Ubu roi, dans le monde entier, de Chicago à Téhéran, en passant par Naples.
À chaque fois, des jeunes du cru sont intégrés à la pièce. Depuis un an, et son séjour de trois mois dans un village sénégalais, Martinelli a fait du père Ubu un dictateur africain, entouré d'enfants soldats interprétés, en fait, par des jeunes majeurs du village qui le suivent en tournée. Les enfants mineurs, eux, sont recrutés dans chaque ville traversée. « Nous sommes fidèles à l'esprit de la pièce qui prend sa source dans l'anarchie sauvage de l'adolescence. » Et juste en face du théâtre, au lycée Émile-Zola, où Alfred Jarry a imaginé son grotesque personnage d'Ubu, en observant son professeur de physique.
Dans le final, complètement débridé de son « Ubu buur » (Ubu roi en langue wolof), Marco Martinelli demande à Yannick et à ses copains de jouer au foot sur scène. Que le ballon finisse dans le public ne l'inquiète pas spécialement. « Au Sénégal, on a joué au milieu des ânes, des poulets... Là -bas, comme à Rennes, je crois au miracle du théâtre. »
Benoit LE BRETON.
Ubu buur est à l'affiche jusqu'à samedi, dans le cadre du festival Mettre en Scène. Contact : 02 99 31 12 31.